Textes
Retrouvez ici tous les textes lus dans le podcast (en VO, VF, et parfois plus !)
- Épisode 1 : Lecture facile, de Cristina Morales (espagnol – Espagne)
- Épisode 2 : Physique de la mélancolie, de Guéorgui Gospodinov (bulgare)
- Épisode 3 : « La Cycliste », d’Odyssèas Elytis (grec)
- Épisode 4 : Ton fils Huckleberry Finn, de Bekim Sejranović (bosnien)
- Épisode 5 : « Mon oncle le jaguar », de João Guimarães Rosa (portugais – Brésil)
- Épisode 6 : Les Jango, d’Abdelaziz Baraka Sakin (arabe – Soudan)
- Épisode 7 : Gabacho, d’Aura Xilonen (espagnol – Mexique)
- Épisode 8 : Le Banquet des Empouses, d’Olga Tokarczuk (polonais)
- Épisode 9 : Le Chant des corbeaux, d’Erin Hart (anglais – États-Unis)
- Épisode 10 : « Dis, ça se dit ? », de Xi Xi (chinois – Hong Kong)
Épisode 10 – chinois (Hong Kong)
« Dis, ça se dit ? », de Xi Xi, traduit par Coraline Jortay
可不可以說
可不可以說
一枚白菜
一塊雞蛋
一隻蔥
一個胡椒粉?
可不可以說
一架飛鷹
一管椰子樹
一頂太陽
一巴斗驟雨?
可不可以說
一株檸檬茶
一雙大力水手
一頓雪糕蘇打
一畝阿華田?
可不可以說
一朵雨傘
一束雪花
一瓶銀河
一葫蘆宇宙?
可不可以說
一位螞蟻
一名曱甴
一家豬玀
一窩英雄?
可不可以說
一頭訓導主任
一隻七省巡按
一匹將軍
一尾皇帝?
可不可以說
龍眼吉祥
龍鬚糖萬歲萬歲萬萬歲?


Dis, ça se dit ?
Dis, ça se dit
Un bout de chou
Une part d’œufs tartes
Une frimousse d’ail
Une particule de poivre ?
Dis, ça se dit
Un fuselage d’aigle
Un jus de cocotier
Un crayon de soleil
Une manne de giboulées ?
Dis, ça se dit
Une brutasse de théier aux six troncs
Une épinardée de Popeyes
Une dégelée de soda à la crème glacée
Une chiquenaude de chicorée ?
Dis, ça se dit
Une floraison de parapluies
Un blizzard de perce-neige
Une bouteille de voie lactée
Au couffin de l’univers ?
Dis, ça se dit
Une impératrice des fourmis
Un calife des cafards
Une coterie de cochons
Une couvée de héros ?
Dis, ça se dit
Une parade de proviseurs
Une colonie d’inspecteurs de province
Un troupeau de généraux
Un poisson-épée d’empereur ?
Dis, ça se dit ?
Un longane au bon œil et à la barbe du dragon
Longue, longue, longue vie au roi-poisson !
Épisode 9 – anglais (États-Unis)
Le Chant des corbeaux, d’Erin Hart, traduit par Frédéric Grellier
On Sunday evening, Garrett Devaney sat in a straight-back kitchen chair opposite his daughter Roisín. Her head tipped toward her left shoulder, where the body of his fiddle rested, its slender neck cradled in the curve of her hand.
“There,” said Devaney, sitting back. “How does that feel?”
“A bit strange.”
“It might feel that way at first, but you’ll get used to it. It might even feel comfortable after a while. The main thing is to stay relaxed, especially here -” He reached out and pressed gently on his daughter’s shoulders, observing how small and thin she felt beneath the weight of his hands. It had been a long time since he’d actually made any sort of physical contact with one of his children. “Ready for the bow?”
“Yes,” she said firmly.
“All right.” He’d let her tighten the octogonal nut at the end of the bow, and slide the rosin block up and down its length. “Remember that you must never touch the hairs on the bow.” He guided her fingers around the frog, placing each one where it ought to go, then let her feel the weight of it in her hand, and finally, in her whole arm. “It all happens with the elbow and the wrist, not the shoulder – like this,” he said, demonstrating with an invisible bow. “Keep in mind that you’re making music, not sawing wood.” Roisín nodded.
“Now the fingering,” Devaney said. Leaning forward, he gently placed his daughter’s fingers in the positions she would use to play a simple scale and called out the names of the notes as he did so. He waited for a moment, touched by the sincerity of her gaze as she concentrated on all the strange new sensations. Devaney felt disarmed, utterly defenseless in the presence of this fierce determination.
“Lash away,” he said, and she looked at him with eyes grown round in disbelief. “Go ahead,” he said, “make some noise.” She tentatively set the bow on the fiddle strings, where it bounced a couple of times, then pulled, letting the weight of it make a deep, vibrating groan. A small smile and a look of surprise and pleasure crossed her face, then she wrinkled her nose.
“Go mad,” he said. “Try them all.”
Roisín bent the bow this way and that, testing the sonorous, deep notes, the high, thin sounds she could produce, chording two notes together as she pulled the rosin-laden bow over the strings. He gestured, showing her in mime how to use the full length of the bow, and she followed his example, at least as far as her short arms would allow. Even as he beheld the pleasure she took in these first few sounds, Devaney pictured the hurdles they still faced, and felt suddenly inadequate as a musician, as a teacher, and as a father.


Le dimanche soir, Garrett Devaney était assis sur une simple chaise de cuisine, en face de sa fille Roisín. Celle-ci tenait la tête inclinée vers son épaule gauche, sur laquelle reposait le corps du violon paternel, son manche effilé épousant le creux de sa main.
– Voilà, dit-il en se calant contre le dossier de sa chaise. Tu te sens comment ?
– Ça fait un peu bizarre.
– C’est normal au début, mais tu t’habitueras. Au bout d’un certain temps, tu trouveras peut-être même ça confortable. L’essentiel, c’est de bien rester détendue, surtout là…
Il tendit les mains, lui serra doucement les épaules et fut surpris de la sentir si petite et si chétive. Cela faisait très longtemps qu’il n’avait pas eu le moindre contact physique avec un de ses enfants.
– Prête pour l’archet ?
– Oui, répondit-elle fermement.
– D’accord.
Il lui avait confié le soin de resserrer la vis octogonale à l’extrémité de l’archet et de passer la colophane sur toute la longueur des crins.
– N’oublie pas que tu ne dois jamais toucher les crins de ton archet.
Il guida ses doigts et les positionna autour de la hausse, puis la laissa en sentir le poids dans sa main, et enfin dans tout son bras.
– Tout se passe au niveau du coude et du poignet, pas dans l’épaule… Comme ça, dit il en faisant le geste avec un archet imaginaire. Souviens-toi que tu es en train de jouer de la musique, pas de scier du bois.
Roisín fit oui de la tête.
– Maintenant, passons aux doigtés, dit-il.
Se penchant en avant, il plaça délicatement les doigts de sa fille dans les positions successives pour jouer une gamme simple, énonçant le nom de chaque note. Il attendit un instant, touché par le regard sincère de sa fille, toute concentrée pour s’imprégner de ces nouvelles sensations. Il se sentit désarmé, sans défense face à une détermination aussi farouche.
– À toi de jouer, dit-il.
Elle écarquilla les yeux, incrédule.
– Vas-y, insista-t-il. Sors un son.
Avec hésitation, Roisín posa l’archet sur les cordes où il rebondit légèrement, puis le tira, son poids produisant une plainte rauque. Elle eut un léger sourire, parut surprise et contente, puis fronça le nez.
– Laisse-toi aller. Essaye toutes les notes.
Elle inclina l’archet dans un sens puis dans un autre, testant les notes profondes et sonores, les sons aigus et effilés qu’elle pouvait produire, s’essayant à des accords de deux notes, faisant aller et venir sur les cordes les crins enduits de colophane. D’un geste, il lui montra comment utiliser toute la longueur de l’archet, et elle suivit son exemple, autant que ses petits bras le lui permettaient. Même s’il voyait le plaisir manifeste que ces premiers sons procuraient à sa fille, Devaney s’imaginait très bien le parcours semé d’obstacles qui les attendait, et il eut soudain le sentiment de ne pas être à la hauteur ni comme violoniste, ni comme pédagogue, ni comme père.
Épisode 8 – polonais
Le Banquet des Empouses, d’Olga Tokarczuk, traduit par Maryla Laurent
Wojnicz mruga oczami, bo wszystko widzi na niebieskozielono, jakby się znalazł nagle pod wodą — jak wtedy, kiedy będąc dzieckiem, topił się w stawie, bo załamał się pod nim lód. Niebo jest czymś stałym i twardym, jest bardzo konkretne, gdyby podskoczyć, można by uderzyć w nie głową. Mrugające oczy wychwytują z plątaniny gałęzi, liści i pni drzew kształty, których wcześniej nie widziały. Ale przecież one zawsze tu były. Teraz widzi — smukłe ciała wiotkich postaci, trochę ludzkich, trochę zwierzęcych, a to co brał za stertę liści, też jest kształtem, brązową twarzą użyłkowaną jak liść, twarzą, która odwraca się ku niemu; oczy są ciemne, lecz za chwilę te oczy stają się dwoma żołędziami i nie ma już twarzy. Ale, zaraz, zaraz, ta twarz wędruje teraz gdzie indziej.
Tu jesteśmy, nieco zmienione, ale takie same jak przedtem, ciepłe, ale i zimne, patrzące i ślepe. Tu jesteśmy, tu są nasze ręce ze spróchniałych gałęzi, nasze brzuchy, sutki z purchawek, łono, które przechodzi w lisią norę, w głąb ziemi, i pielęgnuje teraz lisi miot. Widzisz nas wreszcie, Mieczysławie Wojniczu, dzielny inżynierze z płaskich bezleśnych stepów? Widzisz nas, wątła ludzka istoto zajmująca się suszeniem liści, żeby je wkleić i ocalić od rozkładu i śmierci?


Mieczysław bat des paupières, il voit tout en bleu-vert comme s’il s’était trouvé brusquement sous l’eau, ce qui lui est arrivé enfant, lorsque la glace s’est brisée sous son poids et qu’il a failli se noyer dans l’étang. Le ciel est un élément stable et dur, très concret, si l’on bondit, on peut le heurter de la tête. Dans l’entremêlement des branches, des feuilles et des troncs, en clignant, les yeux de Mieczysław captent des formes qu’ils n’avaient pas remarquées plus tôt. Et pourtant, elles étaient toujours là ! Il voit maintenant des corps frêles d’êtres sveltes, un peu humains, un peu animaux, et ce qu’il prenait pour un tas de feuilles est également une forme, un visage couleur bronze au maillage veineux similaire aux nervures d’une feuille, qui se tourne vers lui. Les yeux sont sombres, mais l’instant d’après ils deviennent deux glands de chêne et il n’y a plus de visage. Oh ! mais attendez. Maintenant ce visage part ailleurs.
Nous sommes ici légèrement changées, mais semblables à ce que nous étions, chaleureuses mais froides, aveugles mais en train de regarder. Nous sommes ici, là se trouvent nos bras de branches vermoulues, nos ventres, nos mamelles en vesses-de-loup, notre giron qui devient renardière au plus profond de la terre pour dorloter la portée de renardeaux. Tu nous vois enfin, Mieczysław Wojnicz, courageux ingénieur venu des steppes plates sans forêts ? Nous, vois-tu, être frêle qui te soucies de sécher des feuilles pour les coller dans un herbier et les sauver de la décomposition et de la mort ?
Épisode 7 – espagnol (Mexique)
Gabacho, d’Aura Xilonen, traduit par Julia Chardavoine
Y entonces se me ocurre, mientras los camejanes persiguen a la chivata hermosa para bulearla y chiflarte cosas sucias, que yo puedo alcanzar otra vida el puterarme a todos esos foquin meridianos. Al fin, nací muerto y no tengo ni pizca de miedo. […] La chivata, ella, sin decirle nada, sólo miraba hacia la calle por donde debía venir el bus, y ella toda incómoda y más cuando el putarraco le tentonichó una nalga con sus dedos infestados de espronceda. Ahí rompí́ los lazos que me ataban al mostrador de la book donde trabajo: sentí vibrar el polvo a mi alrededor y salí disparado para amadrearme los puños a su jeta.


Et donc pendant qu’ils étaient là, ces crevards, à courir après la gisquette, à la harceler, à lui crier des cochonneries, je me suis dit que si je les défonçais tous, ces cons de latinos, je pourrais changer de vie. Après tout, je suis né-mort et franchement j’ai peur de rien. […] La gisquette, elle disait pas un mot, elle guettait l’arrivée du bus au bout de la rue, comme ça, toute mal à l’aise, et encore plus quand ce fils de pute lui a palpé le cul avec ses doigts mycosiques. J’ai tout de suite lâché mon poste au bookstore où je travaille, ça vibrait autour de moi, et j’ai foncé lui coller mon poing dans la gueule.
Épisode 6 – arabe (Soudan)
Les Jango, d’Abdelaziz Baraka Sakin, traduit par Xavier Luffin



Khamissa éclata de rire :
– C’est comme pour la radio. T’as bu pendant cinq mois : aragi, marissa, assaleyya, kanimoro, baganiyya, tout y est passé jusqu’à ce que tu sois repu, alors t’as repris la radio que t’avais laissée sans me donner un sou ; même la nana que tu voulais soi-disant épouser, tu l’as bien roulée. Chérie par-ci, chérie par là, mais dès que la saison du kadib a commencé, quand on se met à préparer la terre, tu t’es envolé, et maintenant que la saison sèche est terminée te voilà de nouveau sans travail.
– La fille, je vais l’épouser maintenant, mama. Va voir où est le marabout Ali Wad al-Zaghrad, qu’il nous marie sur-le-champ.
Elle reprit d’une voix forte et sévère :
– Balivernes, fils de pute !
– Je le jure par mon grand-père Barambajil, je te le jure mama, je mens pas, vraiment, sur la tête de mon père même, c’est vrai quoi.
C’est alors qu’intervient une voix fluette, du fond de la maison de Khamissa.
– Maman, j’en veux pas de lui. J’en veux pas, mais alors vraiment pas. Maman, le Jangojoray, il est sage à la saison sèche, et fou à la saison des pluies.
Abderamane se mit à rire, apparemment satisfait :
– Eh Kaltouma, surveille ta langue, une fois qu’on sera mariés tu verras bien ce que c’est la politesse.
Épisode 5 – portugais (Brésil)
« Mon oncle le jaguar », de João Guimarães Rosa, traduit par Mathieu Dosse
Hum, hum. Nhor sim. Elas sabem que eu sou do povo delas. Primeira que eu vi e não matei, foi Maria-‐Maria. Dormi no mato, aqui mesmo perto, na beira de um foguinho que eu fiz. De madrugada, eu tava dormindo. Ela veio. Ela me acordou, tava me cheirando. Vi aqueles olhos bonitos, olho amarelo, com as pintinhas pretas bubuiando bom, adonde aquela luz… Aí eu fingi que tava morto, podia fazer nada não. Ela me cheirou, cheira--cheirando, pata suspendida, pensei que tava percurando meu pescoço. Urucuera piou, sapo tava, tava, bichos do mato, aí eu escutando, toda a vida… Mexi não. Era um lugar fofo prazível, eu deitado no alecrinzinho. Fogo tinha apagado, mas ainda quentava calor de borralho. Ela chega esfregou em mim tava me olhando. Olhos dela encostavam um no outro, os olhos lumiavam – pingo, pingo: olho brabo, pontudo, fincado, botam na gente, quer munguitar: tira mais não. Muito tempo ela não fazia nada também. Depois botou mãozona em riba de meu peito, com muita fineza. Pensei – agora eu tava morto: porque ela viu que meu coração tava ali. Mas ela só calcava de leve, com uma mão, afofado com a outra, de sossoca, queria me acordar. Eh, eh, eu fiquei sabendo… Onça que era onça – que ela gostava de mim, fiquei sabendo… Abri os olhos, encarei. Falei baixinho: -‐“Ei, Maria–Maria… Carece de caçar juízo, Maria-‐Maria…” Eh, ela rosnou e gostou, tornou a se esfregar em mim, mião-‐mia. Eh, ela falava comigo, jaguanhenhém, jaguanhém…


Hum, hum. ’Sieu oui. Elles savent que je suis l’un des leurs. La première que j’ai vue et que j’ai pas tuée, ça a été Maria-Maria. J’ai dormi dans la forêt, près d’ici, à côté d’un p’tit feu que j’ai fait. Au p’tit matin, je dormais. Elle est venue. Elle m’a réveillé, elle me flairait. J’ai vu ces beaux yeux, un œil jaune, avec des tachettes noires qui boubouillonnaient bon, dans cette lumière… Alors j’ai fait semblant d’être mort, je pouvais rien faire. Elle m’a flairé, reniflé-flairé, une main en suspens, j’ai cru qu’elle cherchait mon cou. L’ouroucouera a piaulé, le crapaud était là, ’tait là, les bêtes de la forêt, et moi qui écoutait, tout ce temps… J’ai pas bougé. C’était un endroit tout doux agréable, moi couché sur le romarin. Le feu s’était éteint, mais il y avait encore la chaleur des cendres. Elle s’est même frottée contre moi, elle me regardait. Ses yeux se rapprochaient l’un de l’autre, des yeux qui brillaient — goutte, goutte : un œil sauvage, pointu, fixe, elle vous le plante, elle veut sorceler : elle le détourne plus. Pendant un bon moment elle a rien fait non plus. Ensuite elle a posé sa grosse main sur ma poitrine, tout légèrement. J’ai pensé — maintenant j’étais mort : parce qu’elle a vu que mon cœur était là. Mais elle appuyait doucement, avec une seule main, pendant que l’autre me tapotait, en sossoque, elle voulait me réveiller. Eh, eh, j’ai compris… Une once qui était une once — que je lui plaisais, j’ai compris… J’ai ouvert les yeux, je l’ai regardée bien en face. J’ai dit tout bas : — « Hé, Maria-Maria… c’est pas sage, ça, Maria-Maria… » Eh, elle a ronronné en appréciation, et elle s’est encore frotté contre moi, mion-miaouan.
Épisode 4 – bosnien, croate, monténégrin, serbe
Ton fils Huckleberry Finn, de Bekim Sejranović, traduit du bosnien par Chloé Billon
Laknulo mi je kad sam shvatio da ih svu trojicu poznajem. Bila su to tri momka iz Brčkog. To da su bili iz Brčkog skonta čovjek čim čuje to “ućeraš mu” s naglašeno smekšanim palatalima. Pravi Brčak je uvijek “Brćak”, a ovo “ućeraš mu”, “ućeram ti”, “ućeram joj” bila je psovka – poštapalica koju su ubacivali, odnosno “ućeravali” gdje god su i kome god su mogli, a mogla je značiti što god si htio.
(…)
Žaga, Cepa i Mrtvi, momci desetak godina mlađi od mene kojima je rat uništio djetinjstvo, ali ipak ne i živote, sudeći po onome koliko sam ih poznavao. Uglavnom sam ih viđao u kafiću “Jazzwa”, čiji je Žaga bio vlasnik, a Cepa konobar, ili na Savi kako pecaju, jer bili su strastveni pecaroši. A i nije se u Brčkom imalo bog zna što drugo raditi.


J’ai été soulagé de constater que je les connaissais tous les trois. C’étaient trois jeunes mecs de Brčko. Qu’un type soit de Brčko, on le comprend dès qu’on entend les palatales particulièrement mouillées, et le « ça gave ». Un authentique natif de Brčko est toujours de « Brtjko », et ce « ça gave », « t’es gavant », « c’est gavé » était leur juron – mot béquille qu’ils balançaient, ou plutôt « gavaient » à toutes les sauces possibles et imaginables, et il pouvait signifier ce que tu voulais.
(…)
Pilon, Péfli et Canné, des mecs d’une dizaine d’années de moins que moi, dont la guerre avait détruit l’enfance, mais pas les vies, à en juger par ce que je savais d’eux. Je les voyais en général au café « Jazzwa », dont Pilon était le propriétaire, et Péfli le serveur, ou sur la Save, car c’étaient des mordus de pêche à la ligne. De toute façon, il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire à Brčko.
Épisode 3 – grec
« La Cycliste », d’Odyssèas Elytis, traduit par Michel Volkovitch (in L’R d’Eros)
Η ΠΟΔΗΛΆΤΙΣΣΑ
Το δρόμο πλάι στη θάλασσα περπάτισσα
που ΄κανε κάθε μέρα η ποδηλάτισσα
Βρήκα τα φρούτα που ΄χε το πανέρι της
το δαχτυλίδι που ΄πεσε απ ΄το χέρι της
Βρήκα το κουδουνάκι και το σάλι της
τις ρόδες το τιμόνι το πεντάλι της
Βρήκα τη ζώνη της βρήκα σε μιαν άκρη
μια πέτρα διάφανη που ΄μοιαζε με δάκρυ
Τα μάζεψα ένα ένα και τα κράτησα
κι έλεγα πού ΄ναι πού ΄ναι η ποδηλάτισσα
την είδα να περνά πάνω απ ΄τα κύματα
την άλλη μέρα πάνω από τα μνήματα
Την τρίτη νύχτωσ΄ έχασα τ΄ αχνάρια της
στους ουρανούς ανάψαν τα φανάρια της


La cycliste
En bord de mer j’ai marché sur la piste
que parcourait tous les jours la cycliste
J’ai retrouvé les fruits de son panier
Le bracelet tombé de son poignet
J’ai retrouvé sa sonnette son châle
sa roue avant son guidon sa pédale
et aussi sa ceinture et une pierre
telle une larme on voyait au travers
J’ai ramassé son fourbi pêle-mêle
et me disais où est-elle où est-elle
Un autre jour je l’ai vue à vélo
qui passait sur la mer sans toucher l’eau
Puis à la nuit tombante au cimetière
j’ai vu au ciel s’allumer ses lumières
Épisode 2 – bulgare
Physique de la mélancolie, de Guéorgui Gospodinov, traduit par Marie Vrinat-Nikolov (français), Giuseppe Dell’Agata (italien), Alexander Sitzmann (allemand) et Angela Rodel (anglais)
Коя думичка започва с буквата Б?
Бог — извиках прибързано, такъв лесен въпрос. Но нещо не беше наред, учителката трепна, вече не беше така усмихната. Дойде при мен, сякаш се боеше да не кажа още нещо. Откъде научи тази дума? Ами от гробището. Тогава едно от момичетата на по-първите чинове каза: България, България, другарко. Това беше верният отговор. И учителката така се хвана за неговата сламка, браво, моето момиче. А аз се почувствах толкова самотен с моя Бог. Чудно, че не можеше да има две думи с една и съща буква, сякаш гръбчето на Б-то беше прекалено хилаво да издържи две такива наистина грамадански думи. С Б започва думата България. В България Бог няма! Това са бабешки приказки, натъртваше учителката на всяко Б, по-нататък в горните класове ще го учим. Разбрахме ли се?


Quel mot commence par la lettre Б[1] ?
Бог ! me suis-je écrié trop vite, c’était tellement facile. Bog : Dieu. Mais quelque chose clochait, l’institutrice frémit. Elle n’était plus aussi souriante. Elle est venue vers moi, comme si elle craignait que je ne dise autre chose. Où l’as-tu appris ce mot ? Ben au cimetière. C’est alors qu’une des filles des premiers rangs a dit : la Bulgarie, la Bulgarie, camarade. C’était la bonne réponse. Et l’institutrice s’est accrochée à cette paille, bravo, ma petite. Tandis que moi, je me sentais si seul avec mon Dieu. Curieux, il ne pouvait pas y avoir deux mots avec une même lettre, comme si le petit dos du Б était trop chétif pour supporter deux mots réellement aussi gigantesques.
C’est par Б que commence le mot България, Bulgarie. En Bulgarie, il n’y a pas de Bog, pas de Dieu ! Ce sont des histoires de grands-mères, martelait l’institutrice à chaque Б, plus tard, dans les classes supérieures, on va l’apprendre. C’est bien compris ?
[1] Deuxième lettre de l’alphabet cyrillique utilisé pour noter le bulgare, elle se prononce comme le B latin.
Qual è una parola che comincia con la B?
BOG, Dio[1], dissi all’istante, che domanda facile! Ma qualcosa non tornava, la maestra sussultò e smise di sorridere. Venne da me, come se temesse che aggiungessi ancora qualcosa. Dove hai imparato questa parola? Dal cimitero. Allora una delle bambine dei primi banchi disse: Bulgaria, Bulgaria, compagna! Era la risposta esatta. Così la maestra fu tolta dall’ímbarazzo: brava, bambina mia! E io mi sentii così solo col mio Dio. Strano che non potevano esserci due parole con la stessa lettera, come se il dorso della B fosse talmente fragile per sostenere su di sé queste due parole di così grande portata. Con la B comincia la parola Bulgaria. In Bulgaria Dio non esiste! Sono favole di vecchìette, calcava le successive parole con la B la maestra, lo studierete nei prossimi anni. Ci siamo capiti?
[1] L’intero capitoletto è basato sul fatto che le parole Bog, Dio, e Balgarija, Bulgaria, cominciano con la stessa lettera B. Il gioco di parole è ovviamente intraducibile.


Welches Wort beginnt mit dem Buchstaben ?
Bog, das heißt Gott, rief ich überhastet, so eine einfache Frage. Aber irgend etwas stimmte nicht, die Lehrerin schauderte, lächelte schon nicht mehr so wie vorher. Sie kam zu mir, als fürchtete sie, ich könnte noch etwas sagen. Wo hast du dieses Wort gelernt? Na, auf dem Friedhof. Dann sagte einMädchen von den vorderen Bänken: Bulgarien, Bulgarien, Genossin. Das war die richtige Antwort. Und die Lehrerin klammerte sich an diesen Strohhalm, bravo, mein Mädchen. Ich fühlte mich so verlassen mit meinem Gott. Seltsam, dass es nicht zwei Wörter mit ein und demselben Buchstaben geben konnte, als wären die kleinen Höcker des B viel zu schwächlich, um zwei solch wirklich gigantische Wörter zu tragen. Mit B beginnt das Wort Bulgarien. In Bulgarien gibt es keinen Bog, es gibt keinen Gott! Das ist Altweibergewäsch, wobei die Lehrerin jedes B mit Nachdruck aussprach, wir werden das später in den höheren Klassen lernen. Haben wir uns verstanden?
What word starts with the letter G?
God—I hastily called out, what an easy question. But something wasn’t right, the teacher blanched, she was no longer so smiley. She came over to me as if afraid I might say something more. Where did you learn that word? Uh, in the graveyard. Then one of the girls in the front rows said: “Government, Comrade.” That was the right answer. And the teacher latched on to that lifeline, excellent, my girl. While I felt so lonely with my God. Strange that you can’t have two words with one and the same letter, as if G’s curving back was too slippery to hold two such truly grandiose words.
The word “government” begins with G. There is no God in our government! That’s just gobbledygook, the teacher accented every G, we’ll learn about that later in the upper grades. Are we clear on this?

Épisode 1 – espagnol (Espagne)
Lecture facile, de Cristina Morales, traduit par Margot Nguyen Béraud
Un porté que, improvisado, sale bien, es lo más parecido a un beso sorpresa. Un beso sorpresa deseado. Se puede decir porté o porte. En clase se suele decir en español cuando va en plural: hacer portes. En singular se suele decir en francés, o sea, hacer un porté. También hay profesores españoles que lo llaman cogida: vamos a hacer cogidas, qué buena cogida, cuidado al salir de esas cogidas difíciles. Esta última denominación me parece la idо́nea debido a su connotación sexual, porque efectivamente los portes son besos más o menos largos, más o menos saboreados, con o sin choque de dientes, y me gusta pensar que los bailarines españoles que dicen hacer cogidas en sus clases de danza lo hacen a sabiendas de que una cogida es un polvo latinoamericano, queriendo así inocular lubricidad entre sus alumnos, pero tras diez años bailando puedo asegurar que ningún bailarín español dice cogida por esos motivos, sino simplemente porque « porte » o « porté » le suena a rancio ballet clásico. Los bailarines latinoamericanos no dicen cogida ya los maten, con lo fácil que lo tendrían. Tristemente, el de la danza es un oficio muy conservador.


Un porté improvisé réussi est ce qui ressemble le plus à un baisé volé. Un baisé volé désiré. On peut dire porté ou voltige. En cours, on dit plutôt porté : faire un porté. Si on parle en général, on dit voltige : faire de la voltige. Certains professeurs disent une passe : on va faire des passes, quelle bonne passe, attention cette passe n’est pas évidente. Cette dernière dénomination me semble la plus adéquate en raison de sa connotation sexuelle car, de fait, les portés sont des baisers plus ou moins longs, plus ou moins savoureux, avec ou sans dents qui s’entrechoquent, et personnellement j’aimerais croire que les danseurs qui choisissent de dire des passes sont conscients du double sens et cherchent à inoculer de la lubricité chez leurs élèves ; toutefois, après quinze ans de danse, je vous assure que personne ne dit passe pour cette raison, mais simplement parce que porté ou voltige évoquent un ballet classique ringard. C’est triste à dire, mais la danse est une profession très conservatrice.
